- HERMAN (W.)
- HERMAN (W.)Woody HERMAN 1913-1987Enfant, Woodrow (Woody) Charles Herman manifeste si peu d’attirance pour la musique que ses parents doivent user de quelque contrainte pour la lui apprendre. Auraient-ils deviné que leur obstination vaudrait à leur fils une carrière longue de plus de cinquante ans et une célébrité planétaire?Woodrow Charles Herman naît le 16 mai 1913 à Milwaukee (Wisconsin). Dès l’âge de six ans, il chante et danse au côté de son père dans des spectacles locaux. À neuf ans, il apprend le saxophone et la clarinette. Encore à l’école, il joue avec l’orchestre de Joe Lichter. En 1930, fuyant le domicile paternel, il part en tournée avec Tom Gerun comme chanteur et saxophoniste (alto et baryton). Ses premiers disques datent de 1932. On le voit travailler ensuite dans des ensembles commerciaux comme ceux de Harry Sosnik et de Gus Arnheim. En 1934, Isham Johns l’engage et le gardera jusqu’à la dissolution de sa formation (1936). Avec les meilleurs éléments de l’orchestre, Woody Herman fonde alors son premier groupe, sorte de coopérative musicale quasi autogérée par ses membres. Walt Yoder (basse), Joe Bishop (bugliste et arrangeur), Saxie Mansfield (saxophone ténor), Tommy Linehan (piano) et le batteur Frank Carlson en sont les piliers. Il devient rapidement la vedette des dancings – dont le Roseland Ballroom, qui voit ses débuts à New York – où, entre deux rengaines commerciales qui constituent le fond de son répertoire et qu’il habille aux couleurs du Dixieland, il glisse quelques blues robustes qui lui valent le titre un peu inattendu d’«orchestre qui joue le blues». En 1939, c’est le succès foudroyant de son enregistrement de Woodchopper’s Ball , blues rapide qui sera vendu à plus d’un million d’exemplaires. Peu à peu, son style se modernise sous l’influence déterminante de Jimmy Lunceford, Duke Ellington et Count Basie. De grands musiciens virtuoses envahissent l’orchestre en 1943: Chubby Jackson (basse), Shorty Rogers, Sonny Berman, Pete Candoli et Nel Hefti (trompettes), Bill Harris (trombone), Sam Marowitz, John LaPorta et Flip Phillips (saxophones), Red Norvo (vibraphone), Ralph Burns (piano), Billy Bauer (guitare), sans oublier Dave Tough, l’un de ces batteurs qui ont profondément marqué l’évolution du jazz. En mettant leurs extraordinaires moyens techniques au service d’arrangements très brillants, Woody Herman peut maintenant rivaliser avec la piaffante formation de Dizzy Gillespie. Son succès est alors considérable, notamment avec Caldonia , Bijou – qui contient un remarquable solo de Bill Harris au trombone – ou Apple Honey . Igor Stravinski écrit pour lui Ebony Concerto , donné pour la première fois au Carnegie Hall le 22 mars 1946. C’est à cette occasion que le critique George T. Simon qualifie l’orchestre de thundering herd (troupeau tonnant). En décembre de cette même année, les difficultés financières contraignent ce premier «troupeau» à disparaître. Il ne faudra pas plus de sept mois pour que Woody Herman en reforme un deuxième. Pour l’essentiel, ses solistes – Terry Gibbs (vibraphone), Ernie Royal (trompette), Earl Swope (trombone), Serge Chaloff (saxophone) – sont des transfuges de l’orchestre de mambo du trompettiste Tony De Carlo. L’originalité fondamentale de ce deuxième troupeau (1947-1949), c’est une extraordinaire section de saxos ténors qui regroupe trois des fameux Four Brothers qui revendiquaient hautement la tradition de Lester Young dans un monde musical dominé par Charlie Parker: Herbie Stewart, Stan Getz et Zoot Sims. Le quatrième, Jimmy Giuffre, écrit, à la demande de Woody Herman, Four Brothers , page qui, enregistrée le 27 décembre 1947, est le véritable manifeste d’une esthétique fondée sur une sonorité feutrée et un lyrisme intime. À la fin de 1948 – Al Cohn ayant remplacé Herbie Stewart –, Stan Getz grave le splendide solo d’Early Autumn , avant que le troupeau ne se disperse une fois de plus (1949). Woody Herman se produit alors en petite formation, notamment à Cuba, avant de reconstituer, en 1952, un troisième troupeau où débutent nombre de musiciens représentatifs du style west coast comme Al Pacino, Cy Touff, Bill Perkins, Richie Kamuca et Jack Nimitz. Le pianiste Nat Pierce y joue un rôle prépondérant, ancrant l’orchestre dans la tradition de Count Basie. Après la tournée en Europe de 1954, la formation se disperse à nouveau (1955). Woody Herman dirige ensuite un petit groupe à Las Vegas, fonde un éphémère quatrième herd , dirige diverses formations plus ou moins importantes où l’on rencontrera Vic Feldman, Bill Harris, Vince Guaraldi, Arno Marsh, Nat Adderley, Bill Chase, Phil Wilson, Jack Hanna, Ronnie Zito, Sal Nistico et Andy McGhee. Il se produit en Grande-Bretagne (1964) et participe aux festivals de Chicago, Paris et Antibes (1965). Alors que l’ère des grandes formations semble définitivement close, la popularité de Woody Herman et de son Swinging Herd, à qui l’on n’attribue plus de numéro, ne cesse paradoxalement de s’amplifier. En juillet 1973, renouant ainsi avec ses débuts, il joue en alternance avec Duke Ellington et Count Basie au Roseland Ballroom de New York. Nul doute qu’un tel voisinage ne lui ait fait chaud au cœur. Il meurt à Los Angeles le 29 octobre 1987.Woody Herman, soliste à la clarinette ou au saxophone alto et soprano, ne prétend guère à l’originalité. L’addition des influences conjuguées de Benny Goodman, Johnny Hodges et Benny Carter ne réussit pas à lui donner un style personnel qui dépasse le mélange des effets, réalisé parfois avec un goût des plus contestables. Le chanteur, proche de la manière des vocalistes noirs, est plus estimable, quoique n’atteignant que rarement l’exceptionnel. L’esthétique musicale de l’orchestre, quant à elle, paraît extraordinairement perméable à toutes les modes. Du Dixieland des origines, Woody Herman parvient rapidement au langage swing, qui restera son idiome de base, fait quelques incursions dans les forêts parkériennes, défriche les contrées du cool et n’hésite pas à inscrire à son répertoire des musiciens aussi éloignés de lui que Frank Zappa, Chick Corea et Billy Cobbam. Si une place de choix doit lui être faite dans l’histoire du jazz, c’est essentiellement pour la rare perfection de ses prestations orchestrales. À l’honneur, une rythmique puissante et implacable, propulsée par des batteurs successifs dont la qualité ne s’est jamais démentie avec des musiciens de la taille de Dave Tough, Don Lamond, Shelly Mane, Chuck Flores, Sonny Igoe, Art Madigan, Jake Hanna et Ronnie Zito. Une section de trompettes, toujours remarquable, joue un rôle fondamental dans la ponctuation et la relance du discours orchestral, que des saxophones d’exception drapent d’un somptueux velours.Le répertoire somme toute assez banal de la formation se trouve transfiguré par une verve inépuisable, une mise en place d’une précision infaillible, une variété infinie de couleurs et d’atmosphères. Infatigable meneur et découvreur de talents, Woody Herman a mené ses troupeaux sur des sommets certes moins élevés que ceux que gravissaient Duke Ellington ou Count Basie. Mais, même à l’ombre de ces géants, sa musique conserve un pouvoir de séduction et un charme tenace qui pourraient bien défier le temps.
Encyclopédie Universelle. 2012.